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Gai tropique

Photos Gaël Couturier / METASPORT

Un de mes amis indiens, Ajay Gupta, m’avait prévenu : l’half Ironman de Bintan, une petite île indonésienne en plein essor économico touristique située à 45 min de ferry au sud de Singapour, était une farce, une épreuve de triathlon loin d’être à la hauteur du prix de son dossard et de son beau label Ironman. Ajay avait couru la course quelques années auparavant et en était revenu à la fois finisher…et déçu. La faute à une ambiance des plus tristes selon lui, une infrastructure à la ramasse et un parcours pédestre ennuyeux. Mon ami avait raison sur un point, un seul. Sur le reste en revanche, il s’était bien planté.

Le grand principe des Ironman est de proposer une expérience mémorable et pas seulement un dossard de plus sur une épreuve fatiguée. Comme me l’avait expliqué en 2015 le boss américain Andrew Messick – ancien petit malin de Yale passé par la NBA – le prix relativement élevé d’un tel dossard labélisé Ironman, au minimum 250$ pour un 70.3 (1.9 km de natation, 90 km de vélo et 21 km de course à pied – 70.3 miles cumulés donc) et 500$ pour un full (le double !), s’explique par la qualité de l’organisation. Un Ironman c’est d’abord un site unique dans un endroit – souvent – de rêve. C’est aussi une sécurité optimisée avec des routes fermées à 100% à la circulation et parfois même des plongeurs sous-marins pour repérer les éventuelles approches de requins effrontés et crocodiles marins en fin de jeûne. Véridique ! A cela, s’ajoute des ravitaillements extrêmement bien garnis avec, dans les pays chauds, d’immenses bacs à glaçons pour se plonger la tête dedans ou encore des piscines d’eau glacée sur la ligne d’arrivée, sans oublier les fruits exotiques frais du repas d’après course. A toute cela s’ajoutent bien sûr des bénévoles aux petits soins et, enfin, le must du must, un public massif.

Les courses Ironman en Asie sont généralement la chasse gardée des athlètes australiens. C’est proche de chez eux et les vols en avion se font sans trop de décalage horaire. Mais de plus en plus d’Européens viennent chercher des points au classement et des slot pour Kona. Le top 10 de cette course est ainsi composé de 5 australiens, 1 suédois, 1 néo-zélandais, 1 français (Jean-Baptiste Roux groupe d’âge (35-39), 1 espagnol et 1 finlandais.

C’est le cas de Frederik Croneborg, pro Suédois installé en Thaïlande depuis des années et qui va s’imposer ce jour-là. Petit en taille, il mesure 1m60, Freddie est souvent sous-estimé par ses adversaires, surtout quand ils sont australiens et mesurent tous plus d’1m85. Ce jour-là, habitué à la chaleur et de retour sur une épreuve qu’il connaît bien, il leur a mis une franche fessée.

Contrairement aux apparences, le parcours de 90 km de ce 70.3 Bitan (2ème année d’existence) est loin d’être plat. Il faut souvent relancer et puis il y a du vent. Rien de comparable toutefois avec les épreuves les plus ventés de la planète Ironman comme Kona, Hawaii, ou Lanzarote, Espagne.

Le parcours à pied ici est un calvaire si vous êtes mal : aucune ombre au tableau et trois tours qui n’en finissent plus. Ils se font dans un parc privé qui appartient aux 2-3 hôtels du site, autour d’un lac dont les bords en herbe sont extrêmement bien entretenus, un peu à la manière d’un parcours de golf. C’est très beau mais il fait très chaud et surtout très humide. Il n’est pas rare d’y voir marcher des coureurs totalement exténués.

Bintan n’est pas Bali.

A côté de toutes les belles épreuves occidentales, Sud-Africaine et Australienne où, le plus souvent, tout est extrêmement bien conceptualisé et mis en œuvre, le développement Ironman en Asie de ces dernières années a pu, c’est vrai, soulever des interrogations et même alimenter les plus horribles critiques. De la Corée au Japon, en passant par Taiwan et la Malaisie, la corruption des politiques et l’amateurisme des organisateurs locaux qui payent le droit d’exploiter la licence aux patrons d’Ironman ont beaucoup gangréné ces épreuves dans cette zone géographique qui reste cependant la plus dynamique du monde en terme de création d’épreuves Ironman. Après avoir été agréablement surpris sur d’autres 70.3 de la région, aux Philippines ou en Malaisie par exemple, c’est donc avec une franche curiosité que je me suis rendu le 28 août dernier sur le 70.3 de Bintan, en Indonésie. Et c’est à cette occasion que j’ai pu découvrir que mon ami avait un peu raison, un peu seulement.

L’un des avantages de Bintan est d’être extrêmement proche de Singapour. Le ferry ne coûte pas cher, il est très confortable, la traversée ne dure que 45 min et tout est fait pour gérer au mieux les vélos des cyclistes ou des triathlètes. La société qui possède la course est elle-même basée à Singapour. Son management est d’ailleurs français. Celui-ci organise aussi, entre autre, le Tour of Bintan, une course de vélo de route très populaire dans la région. C’est en débarquant sur le site de l’événement que je découvre l’étendue des dégâts : l’hôtel officiel de l’épreuve, là où sont logés les athlètes pros, les responsables Ironman et la plupart des participants, ne donne pas sur la plage de sable fin bordée de cocotiers dorés qui se trouve à 100 m au maximum mais sur un grand parking vide, un restaurant vaguement en construction et sur un amoncellement de morceaux de ferrailles et des blocs de ciments. Le site n’est donc pas terminé. Autour : une mini galerie commerciale à ciel ouvert où se battent deux restaurants inefficaces, un sombre magasin d’alimentation et quelques autres échoppes malhabiles. Alors, c’est vrai, d’un coup, le rêve de carte postale se brise. Bali, la destination reine de l’Indonésie, n’est plus qu’un rêve lointain. Bintan ne lui ressemble en rien. C’est d’autant plus décevant que le voyage sportif de rêve made in Ironman est généralement à quelques clics de trackpad près. Sur les sites des courses du label, le participant trouve tout : son dossard, son hôtel, ses transports. C’est ce qui fait la force du concept et explique le prix. Alors quand on arrive sur un site de course où les prestations hôtelières sont à ce point bancales, ridicules même, peu importe sa nationalité. Malgré toute la bonne volonté du personnel indonésien qui n’y est évidemment pour rien, il y a de quoi crier au scandale.

Le super lutin suédois s’impose ! C’est mérité. Ses temps : 24’59’’, 2h09’, 1h22’. Quand il franchit la ligne, notre journaliste Gaël Couturier est en train de vivre un enfer sur son semi-marathon. Il n’a pas beaucoup roulé depuis son Ironman de Nice et du coup, il le paye cash !

La première femme est l’australienne Kate Bevilaqua. Ses temps : 26’38’’, 2h32’, 1h34’. Le top 15 féminin est à 100% composée d’australienne…sauf pour une espagnole, Liz Pinches, en 9ème position.

Un participant exténué peu après l’arrivée. C’est l’espagnol Alan Blakie, un athlète non professionnel qui termine à la 8ème place.

La belle médaille de la course dans le sable blanc : grosse, lourde, dorée. Un vrai beau souvenir.

« Une organisation de course sans aucun dérapage. Nickel. La classe à Dallas.  »

Passons ce premier dérapage et focalisons-nous sur la course. D’abord, les pros sont là. Pour le décor, c’est important. Croiser des jeunes gens si bronzés, si musclés, si motivés ne fait de mal à personne bien au contraire, d’autant qu’ils sont très accessibles. Dans leur majorité, ils sont australiens. L’Indonésie, visiblement, qu’ils soient surfeurs ou triathlètes, c’est leur jardin. Le parcours natation est limpide, pur, sans aucune pollution. La plage est propre, vaste, visiblement nettoyée plusieurs fois avant le départ. Le sable est blanc, chaud, la baie est protégée et donc sans courant, sans vent, sans aucune mauvaise surprise : pas de méchantes méduses, de vives sadiques et autres murènes de mauvaise vie. Vient le parcours vélo, difficile, vallonné. Il faut relancer sans arrêt. Mais il est aussi des plus agréables : le revêtement de la chaussée est excellent, même dans les coins les plus reculés de l’île, les paysages traversés sont parfaitement conformes aux attentes – champs de palmiers à perte de vue, singes piquants sur le bord de la route, enfants souriants, parents heureux. Le trafic est réduit au strict minimum et les policiers sont miraculeusement tout à la fois détachés et efficaces. Bref, ce parcours est un sans faute. Le bonheur. Malheureusement cela ne dure pas. Une fois revenu au parc à vélo, le monstre de la course à pied montre enfin ses dents. Imaginez la scène : on est en plein milieu de la journée, il fait 35°C, humide à en pleurer et il n’y a pas l’ombre d’une ombre. Niet. Que nenni. Nada. C’est ici, je crois, que mon ami Ajay a perdu la confiance. Le revêtement est un béton lisse et clair qui multiplie au moins par deux la chaleur avant de vous la renvoyer dans les jambes. Une équation diabolique. C’est joli, le lac est propre, bordé de hautes herbes et de palmiers, mais c’est dur, super hyper vachement dur même. Heureusement, les organisateurs ont eu la belle idée  de placer des ravitaillements tous les 3-4 km au maximum, ce qui permet de s’abriter souvent quelques minutes sous les parasols, de se plonger la tête dans les bassines remplies de glaçons et, pourquoi pas, de s’en glisser quelques-uns sous la casquette, sur les épaules, dans le cycliste. Devant ou derrière. Peu importe. Ça soulage.

Nikoi. Une île privatisée où se trouve l’hôtel le plus enchanteur de Bintan. Des villas sans moustiques grâce à un procédé révolutionnaire et naturel d’origine européenne, un endroit de rêve pour reprendre des forces avec une eau cristalline et des fonds marins désormais protégés, sans oublier à quelques centaines de mètre, d’autres îles aux mangroves spectaculaires et riches d’une faune aquatique et terrestre incroyable (des pieuvres aux lézards en passant par les oiseaux bariolés rares). nikoi.com

Pour voir plus loin.

Course terminée, médaille de finisher autour du cou, j’ai voulu pousser plus loin la porte de Bintan et m’enfoncer plus profond dans cette île pour vérifier si, oui ou non, elle était capable de proposer un voyage aussi magnifique que cette course en elle-même. S’il existe bel et bien de très beaux hôtels à Bintan, ils sont juste un peu plus éloignés du site de l’événement, c’est sur Airbnb que ma fiancée et moi avons trouvé notre bonheur. Un français est installé là par hasard, Michel Lippitsch. Ancien marin, il gère pour l’île privée Nikoi la préservation et le développement des fonds et de la faune sous-marine. Marié à une jeune et jolie javanaise par amour et amour de sa beauté, sa maison est un paradis qu’aucun autre triathlète n’a, cette année, soupçonné. Pour environs 30€ par jour au total, il offre une petite villa pour vous tout seul, un repas du soir à se damner, le wifi, un bord de plage désert, douze chats, un singe un peu voleur, 3 chiens errants et protecteurs, des îles désertes à portée de pirogue, un restaurant typique à 14 mètres (j’ai mesuré) et des conversations intéressantes, philosophiques, profondes, légères, animées. Bref, quand l’hôtel officiel de la course vous demande 150€ la nuit pour une vue sur un parking et des barres de fer, la question ne se pose pas mes amis.

Alors si, bien sûr, Bintan n’est pas et ne sera jamais Bali, c’est néanmoins le spot parfait pour venir faire une course de triathlon du bout du monde ou bien passer une semaine intensive d’entraînement sous le soleil. C’est aussi un beau spot de kite surf. Avis aux amateurs. Il pleut parfois, c’est les tropiques, mais ça ne dure pas longtemps. Ajay, mon ami, tu n’as jamais connu ce Bintan là, celui des routes désertes et lisses de cette île de la paix, des chemin de traverse pour s’entraîner en trail running et de ces villageois allègres, où les singes se grattent gaiement, où les oiseaux de paradis gazouillent en cœur et où les cocotiers pullulent. Sans crocodiles. Sans requins.

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